Alors que la France est confinée au rôle de spectateur dans la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, Gabriel Attal en est réduit à être commentateur de l’accord qui vient d’être scellé. Heureusement celui qui aspire à être le futur chef des armées a trouvé une guerre qu’il pourrait mener : « la guerre de l’IA ».
Le 12 juin, une directive de Donald Trump force Anthropic à couper l’accès aux modèles d’IA Mythos 5 et de Fable 5 « à tout ressortissant étranger, qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur des États-Unis ». Cette coupure est le premier Kill Switch de grande ampleur. L’Europe, la France, ne peuvent rien faire, si ce n’est constater leur impuissance.
Depuis l’élection de Donald Trump, nous sommes soumis aux coups de sang et aux chantages du Président américain. D’abord sur l’augmentation des droits de douane, ensuite sur les sanctions contre les juges de la Cour Pénale Internationale, les menaces d’annexion du Groenland, et maintenant la restriction d’accès à un service numérique stratégique.
Malheureusement face à Donald Trump, l’Europe s’incline. Elle espère ainsi obtenir la clémence du Président américain. Ainsi le Parlement Européen a voté, mardi 16 juin, l’accord commercial avec les États-Unis. Selon cet accord l’Union Européenne accepte de supprimer ses droits de douane sur la majorité des produits industriels et agricoles provenant des États-Unis, alors que les produits européens se verront appliquer des droits de douane plafonnés à 15%. Ni la désignation de l’Union Européenne comme une institution qui sape la liberté politique, ni la subite coupure des services numériques n’a fait douter la majorité des parlementaires européens dans l’acceptation de ce contrat léonin.
Au-delà de la dimension punitive à l’encontre d’une entreprise s’étant opposée au Président des États-Unis, le plus inquiétant dans le blocage d’accès décidé par Trump peut laisser craindre une volonté du Président d’utiliser Mythos comme une arme contre l’étranger. En effet, la fermeture d’accès à Mythos se produit alors qu’Anthropic s’apprêtait à partager ce modèle avec 150 organisations dans plus de 15 pays dans le cadre de son projet Glasswing. Cette rupture d’accès est donc bien une marque d’hostilité. Le réveil de l’Europe est donc indispensable. Nous avons besoin d’une Europe qui tient tête aux autres grandes puissances de ce monde.
Diffuser l’IA, c’est augmenter notre dépendance aux IA américaines. Bien évidemment il ne le dit pas ainsi. Il appelle l’Europe à se mobiliser « pour diffuser l'IA dans l'économie. ». C’est bien plus policé, mais c’est tout aussi problématique. La diffusion, à marche forcée, de l’IA dans nos économies pose de nombreuses questions : impact sur l’emploi (tant sur le nombre d’emploi, que sur la qualité des emplois), impact environnemental, perte de compétences, réalité du retour sur investissement pour les entreprises (à ce stade aucune étude macro-économique ne démontre que l’investissement dans l’IA permet une amélioration du retour sur investissement des entreprises), les biais discriminatoires des algorithmes …
Mais lorsqu’on parle de souveraineté, la première question à se poser est : quels sont les outils d’IA qui seront diffusés dans notre économie. Et voici selon une étude du CESI avec IPSOS sur les IA génératives les plus utilisées en France.
Le secteur utilisant majoritairement l’IA, l’information et de la communication et les technologies d’IA majoritairement utilisées par les entreprises recoupent d’ailleurs l’étude de l’IPSOS :
Les technologies utilisant l’IA les plus répandues sont celles réalisant des analyses de langage écrit (44 %) et d’apprentissage automatique (machine learning) pour l’analyse de données (41 %). Un tiers des entreprises mobilisent des technologies automatisant différentes tâches ou assistant dans la prise de décision et un tiers également utilisent des technologies générant du langage parlé ou écrit. Ces dernières technologies sont celles qui ont le plus progressé en un an (+13 points) (source).
La cartographie est très claire. L’IA qui se développe, qu’il soit dans les usages privés ou au sein des entreprises sont les LLM (Grand modèle de langage). Et les solutions actuellement utilisées sont largement américaines. Et il serait illusoire de penser que Mistral pourra répondre à tous les demandes.
D’autant plus qu’Open AI et Anthropic réfléchissent à casser les prix pour emporter les marchés. Ils espèrent ainsi appliquer une stratégie qui a réussi Google ou Zoom : inondé le marché, devenir le standard de référence et une fois la société devenue dépendante augmenter les prix. (Les coûts d’investissement liés à l’IA pourrait mettre à mal cette stratégie).
Il existe chez Gabriel Attal, comme dans toute la macronie, une fascination pour l’intelligence artificielle. Cela les rend aveugles à la stratégie de prédation mise en place par les grandes multinationales du numérique, qui souhaitent pouvoir préempter le maximum de puissance énergétique pour faire tourner leurs datacenters.
Ainsi le Parlement, sous impulsion du gouvernement, a attribué le statut de « projet national d’intérêt majeur » (PINM) aux datacenters. Un article de l’observatoire des multinationales révèle que cette disposition a été le fruit d’un lobbying intense :
« Les gros acteurs étasuniens, seuls capables de construire de très grandes infrastructures, ont été en première ligne pour obtenir la création du statut de PINM. »
Preuve que cette simplification ne bénéficiera pas seulement, voire pas majoritairement, aux acteurs français, l’amendement voté à l’Assemblée réservant le PINM aux entreprises françaises et européennes a été supprimé lors de la commission mixte paritaire (regroupant sénateurs et députés.
Il n’est pas question de se laisser dépasser par l’IA, mais de développer des modèles pertinents et utile à nos économies. En ce sens, l’intervention d’Henri Verdier devant la commission d’enquête traçait un chemin intéressant :
Il existe un boulevard en Europe pour une IA industrielle, capable de transformer nos systèmes de production. Elle fonctionnerait avec des données qui ne sont pas encore en place publique et il faudrait inventer unbusiness modelautre que le placement publicitaire. Ce projet présente un double enjeu pour l’Europe, dans la mesure où il permettrait de développer des IA très européennes et de sauver notre industrie.
Il faut garder la tête froide face au coup de semonce de Donald Trump. Partir dans une course qui reviendrait à dupliquer le modèle américain ou à leur laisser le champ libre, ne reviendrait au final qu’à nous rendre plus fragiles.